En avant comme avant ?

 

Nous sommes à la croisée des chemins.
L’association Réalités Nouvelles est née des rêves des avant-gardes des années 1930, dans la dévotion exclusive à l’art abstrait. Son premier nom berlinois «Neuen Wirklichkeit» porte le songe d’un monde meilleur, que le nazisme a anéanti. Par un jeu de circonstances, le Salon des Réalités Nouvelles, né en 1946, offrait à un État français humilié par la guerre, l’image d’un pays prêt à se reconstruire sur de nouvelles bases ex-nihilo, en pratiquant une forme d’amnésie sur ce qui s’était passé. L’écho du Salon, sa proposition d’une nouvelle esthétique se propageait et trouvait son écho retentissant pleine page dans les revues Arts et les quotidiens comme France-Soir, avec une photographie en noir et blanc de mauvaise qualité en typographie ou en héliogravure.
Depuis la crise de 1956 qui avait vu le départ d’Auguste Herbin et le changement de nom en « Réalités Nouvelles/Nouvelles Réalités», le Salon était remis en question. Le pouvoir gaulliste, par l’entremise de l’assistant parlementaire du député Jacques Chaban-Delmas, le critique Pierre Restany, créait alors le mouvement des Nouveaux Réalistes, dont de nombreux artistes avaient eu maille à partir avec Réalités Nouvelles et l’inénarrable Herbin. Alors le Salon reprenait le nom Réalités Nouvelles, mais perdait au passage sa dimension d’essence politique de représentation de l’art abstrait. Il se scinde en sous-groupe GRAV, MADI, Supports/ Surfaces… comme n’importe quel mouvement révolutionnaire.
En 1952, il y avait 52000 postes de télévision, dès 1960, 1 million de postes étaient vendus par an, pour la seule chaîne de télévision de l’ORTF. À cette époque les programmes TV démarraient à 19h, sur l’unique chaîne en noir et blanc, et se terminaient à minuit. Nounours, Nicolas et Pimprenelle envoyaient tous les enfants de France au lit, à la même heure, au son médiéval du pipeau du marchand de sable. Quand on avait le droit de regarder la télé, les parents se levaient pour changer la place de l’antenne râteau afin d’avoir une réception, sans oscillation et sans parasitage. L’image est fade, grise, stratifiée. On a même pu voir Georges Mathieu peindre en direct pendant trois heures interminables. Quand il y a un problème technique, un petit train de rébus défile entre deux speakerines dont on voit les genoux ! Le théâtre est retransmis en direct à partir de 1966, mais les acteurs ont un genre de halo blanc autour de la tête ! Le sport est commenté par Michel Drucker. Sur un deuxième canal, la télévision en couleur apparaît en 1968, pour ceux qui ont un récepteur adéquat ! Armstrong marche flou et au ralenti, sur la Lune dans la nuit de juillet 1969. Année érotique, le Salon est viré du Musée d’Art Moderne. Il n’a plus aux yeux des fonctionnaires de l’art et des conservateurs de nécessité et de raison d’être. L’association et le salon sont repris par un groupe d’artistes ayant participé depuis 1948 au Salon. Ils en changent les statuts, tentent de s’adapter non pas au nouveau monde médiatique naissant mais au développement de la photographie couleur. Ils installent le Salon comme événement annuel, une convention d’artistes, au Parc Floral de Paris à Vincennes pour 1 mois.
En 1973, naissance d’une troisième chaîne en couleur, et encore Michel Drucker. 1984, Canal+, puis La Cinq, et toujours Michel Drucker sur la 2, le Salon défend les artistes français et la permanence de l’abstraction. Il migre au Grand Palais, des affiches sont placardées dans Paris pour l’annoncer. Le Salon trouve encore un écho dans la presse artistique spécialisée, toujours imprimée en noir et blanc, ou à la radio, c’est dire que les images du Salon circulent peu ou pas. De fait, l’écho du Salon de 1948 à 2000 est en noir et blanc et oscillant. Le noir et blanc, le régime général des images en France qui allait, avec l’apparition de l’offset au milieu des années 1970, disparaître avec l’imprimerie typographique dans les années suivantes. La dernière mire TV pour régler la qualité de son écran disparaît en 2002. Si on compare cette histoire à celle des abstractions américaines, qui se battaient contre Hollywood, contre la télévision dans les années 1940 et 1950, y opposant Expressionnisme Abstrait et Abstraction Géométrique, la situation française est complètement différente. Autour de Michel Drucker, la société du spectacle est bien pauvre, faite de rediffusions et de doublage «Qualité Française».
En 2000, le catalogue du Salon est publié pour la première fois en couleur.
En 2006, le site web apparaît, proposant un salon virtuel perpétuel. Le Salon dure 1 semaine. 2015, ouverture de la galerie Abstract Project qui permet aux artistes des Réalités Nouvelles de présenter leurs travaux dans le courant de l’année. Avec les nombreux Hors-Les-Murs en France ou à l’étranger, dans un paysage médiatique qui a complètement changé, l’écho du Salon est annuel, numérique en mouvement perpétuel, Facebook, Twitter, Instagram, CCTV, etc. Merci Google ! Merci Baidu !
Aujourd’hui les salons sont remis en question dans leurs financements et leurs objectifs par des choix politiques qui privilégient le tourisme, et le retentissement international de la France, «terre-des-arts-et-de-la-culture-d-entreprise». Les peintres sont des têtes de gondole pour des méga-expositions organisées par les entreprises du luxe et annoncées par des chaînes d’info continue qui se battent pour leur survie. En 1946, le Salon présentait des artistes internationaux âgés de 70 ans en moyenne (ils sont nés autour de 1880), l’impact de leurs attitudes a fait place aux générations suivantes dont la moyenne d’âge est de 45 ans aujourd’hui. Nous nous retrouvons au Salon dans une forme de convention, d’agrégation où chacun paye sa quote-part pour permettre à l’association – constituée de bénévoles, comme au premier jour – d’organiser le Salon sur trois jours, cette année. A l’avenir, le ministère de la Culture nous invite à rémunérer chaque artiste exposant pour sa prestation, comme le sont les acteurs, les musiciens et Michel Drucker, bien sûr. Considérer le salon comme un théâtre d’images est contradictoire avec notre modèle basé sur le bénévolat et la solidarité, à moins de changer d’optique, de transformer le Salon en un espace commercial et l’association en un producteur de spectacle. Ce changement nous est imposé autant par le régime des images qui a basculé du noir et blanc à la couleur, de la rareté à la profusion, que par le combat du ministère pour faire respecter le droit d’auteur des oeuvres d’art visuel comme des arts vivants et de l’audiovisuel. Réalités Nouvelles est assimilé à un producteur de flux parmi d’autres producteurs de flux, qu’ils soient salons ou télévisions. Pourtant l’abstraction doit réaffirmer au monde du spectacle sa différence et son opposition radicale à la «Qualité Française» de sa musique, de son cinéma ou de son théâtre. Quelle peut être la place d’un salon d’artistes internationaux abstraits dans une telle configuration ? biennale ? triennale ?
Comment l’association doit-elle maintenir sa singularité ?
Devenir un syndicat de peintres pour organiser sa solidarité ?
Souder plus avant notre communauté (que nous évaluons au moins à 10000 personnes) ?
Doit-on resserrer nos liens avec les sociétés de ventes volontaires ?
Demander l’asile à Francfort ou Stuttgart ? Bruxelles ou Luxembourg ? Telle est la question. Il nous faut tout changer pour continuer à être identique. «Nouvelle Réalité» écrit Otto Freundlich.
C’est avant tout un combat esthétique, la peinture abstraite n’est pas un spectacle, c’est l’ART.

Erik Levesque
Berlin, juillet-août 2019