Henri PROSI

Hommage à Henri Prosi

1936 - 2010

Né le 23 décembre 1936 à Metz, Henri Prosi est décédé le 19 août 2010 dans sa maison de campagne des Deux-Sèvres. Après des études aux Beaux-Arts de Metz, Nancy et Paris, il inscrit ses recherches plastiques à partir des années 70 dans une veine abstraite géométrique. Dès lors, son travail, régulièrement exposé en galeries (Convergence à Nantes, 30 à Paris, Amaryllis à Bruxelles, De Vierde Dimensie à Plasmolen, Konkret martin wörn à Sulzburg et depuis plus de dix ans Lahumière à Paris) et dans différents salons (Grands et jeunes d'aujourd'hui par exemple mais surtout Réalités Nouvelles), pouvait s' appréhender formellement, selon ses propres dires, comme un questionnement des « structures », des « figures » et des « contours ».
Mais un fil conducteur semblait guider son cheminement artistique en-deça de cette trilogie catégorielle. Ne s'ingéniait-il pas, effectivement, le plus souvent, à déduire ou instaurer une forme de module, s'amusant ensuite à en mesurer (dans tous les sens du mot) les possibilités combinatoires ? Il choisissait alors d'en présenter quelques exemples ou d'en extraire la combinaison la plus parcimonieuse (cf. K. Popper et J-P Changeux). Plus intelligemment qu'un logiciel graphique et toutes ses utilisations, il pouvait et savait à tout moment redéfinir les lois de construction du tableau, modifiant selon son bon plaisir tantôt le format, tantôt la couleur tantôt le nombre ou l'emplacement des modules, jouant avec subtilité avec ce qui se montrait, s'affirmait et ce qui se cachait, se faisait oublier. Chacune de ses œuvres réinventait une conjugaison du plein et du vide, de la présence et de l'absence. Il fut donc un artisan d'une abstraction combinatoire, construite, jouée, phénoménale plus que « nouménale », instantanée, donnée ou imposée.
Son cheminement créatif abstrait fut pratique, pragmatique, programmatique ; plutôt « par le bas » se défiant toujours d'une abstraction, « par le haut » (cf. Aristote), trop nominaliste, théorique et distanciée. En cela il avait l'humilité et la simplicité des constructeurs patients et déterminés.
Cette pratique de l'art et sa connaissance des artistes passés et présents lui permirent de faire un travail remarquable au sein du salon des Réalités Nouvelles où il prit en charge la section géométrique en 1988 à la demande de son ami A. Stempfel, et avec les chaleureux encouragements de J. Busse, l'un de ses professeurs de l'école des Beaux-Arts de Nancy. De cette section, il en fut, avec quelques complices, tout à la fois, le secrétaire, le commissaire d'exposition, « l'agent », le manutentionnaire, le transporteur, le dépositaire et le « gardien du temple », se battant bec et ongle pour que celle-ci demeure clairement identifiée et donc séparée. Il participait très activement, très scrupuleusement au choix de chaque nouvel exposant de celle-ci. A l'image de sa démarche picturale il sut instaurer une limite, un champ sans pour autant mépriser ce qui était hors champ, bien au contraire, mais il était un homme et un peintre de la raison et de la mesure, qui ne s'oppose ni à l'imagination, ni à l'invention, mais à l'instinct, à l'ubris (1). De même, il sut, dans sa peinture, puiser intuitivement dans notre culture gréco-latine l'usage savant du pomerium (2) et du perpendiculum (3) pour juguler, et suggérer à la fois, l'apeiron (4) chromatique. Cependant, en praticien et homme du faire, il comprit les risques de déraison nichés au cœur d'une soumission trop rigide aux armes de la raison. Arrivé à maturité de son art, il répondait, sans jamais s'en targuer, aux injonctions d'un célèbre traité de peinture chinois du XVIe siècle : « Ne pas avoir de méthode est mauvais. Rester entièrement dans la méthode est encore plus mauvais. Il faut d'abord ( observer ) une règle sévère ; ensuite, pénétrer avec intelligence toutes les transformations. Le but de la possession de la méthode revient à (être comme si l'on n'avait)pas de méthode. »
Fort de ce savoir et au delà de l'intransigeance affichée confinant à un sectarisme simulé, il écoutait beaucoup et restait curieux du devenir de la peinture abstraite, construite, concrète et géométrique. Le salon lui donnait de multiples occasions de rencontrer des artistes du monde entier qui comme lui cherchent et incarnent le renouvellement permanent, si cher à Michel Seuphor, d'une pensée plastique autonome. La révolution industrielle a profondément modifié la façon de faire et de voir l'art amenant la création artistique à flirter et se confondre, pour le meilleur comme pour le pire, avec la création industrielle. La révolution des techniques de communication et de l'information modifie de nouveau en profondeur celles-ci transformant parfois l'abstraction en simple cible marketing d'un esthétisme convenu et convenable et d'un éclectisme suranné plongeant ses racines dans le nihilisme duchampien, le consumérisme warholien, le formalisme abstrait de l'entre deux guerres et le « techno-scientisme » d'un certain nombre d'artistes ingénieurs.
Face à cet activisme forcené et laborieux des innombrables épigones de l'abstraction, Henri Prosi a su, durablement et subtilement, dessiner un autre partage du sensible (cf. J. Rancière) et nous démontrer que l'art reste un jeu et un plaisir que seuls les plus sérieux peuvent affronter.
Décembre 2010 - Jacky Ferrand

1- Démosthène, Contre Médias et contre Conon, l'ubris ou l'hybris caractérise une sorte de « démesure » inspirée par les passions et l'orgueil.
2-Luisa Franchi dell'Orto, Rome antique, 1981, Scala. « Une implantation de dimensions modestes si les limites en sont celles décrites par Tacite, lorsqu'il parle de l'antique pomerium, c'est-à-dire de cette ligne garnie de bornes, autour de la Roma quadrata, qui marquait les limites de la juridiction civile et sacrée de la ville. »
3- Félix Gaffiot,Dictionnaire illustré Latin Français, 1934, Hachette. « fil à plomb, suivant le fil à plomb, dans une direction verticale, suivant la règle. »
4- Michel Serres, Les origines de la géométrie, 1993, Flammarion. « Ce principe sans frontières, infini, désigne donc non seulement un espace ou un temps immenses et sans bornes, quantitativement ou métriquement parlant, mais surtout un ouvert sans bord, local et global, indéfini, qualitativement ou topologiquement déployé, sans pli, retrait ni fermé... »

Medjid HOUARIMichel-Jean DUPIERRISTania LE GOFFChristian PARQUETMuneki SUZUKIHernan JARAPeter DE LORENZOBernadette  DELRIEUStéphanie HIRSCHYannick CONNANLaurent KARAGUEUZIANYoung Hee HONGPascal FANCONYGeert VAN FASTENHOUT