Maria MANTON

Hommage à Maria Manton

Souvenirs de Maria

Il n'y a pas de raisons d'être tristes quand nous parlons de Maria, entre nous dans notre Salon professionnel. Ça ne lui conviendrait pas, Maria n'était pas du tout quelqu'un de triste.

Il fut même un temps où Louis et Maria étaient de fameux organisateurs de fêtes; et c'est à l'une d'elles que, conduit par Jean Clerté, je les ai connus. Louis et Maria ont levé l'ancre depuis leur Algérie natale en 1947 pour tenter l'aventure parisienne : époque picaresque où les hasards facétieux de l'existence les conduisirent à gérer un hôtel de la rue du Vieux Colombier, vite investi en cour des miracles, accueillante aux artistes de tous poils et surtout invariablement désargentés. Les échos en résonnent encore malgré la raréfaction fatale des participants. On les retrouva aussi gérants d'une galerie de la rue de l'Ancienne Comédie pour artistes débutants et toujours aussi démunis, sauf d'espoir. Rien de triste à parler ainsi de Maria, déjà attentive à tous, encore et toujours si présente.

Maria est née à Blidah. Dans Les nourritures terrestres, André Gide évoque Blidah : " Ah ! douce est l'herbe du Sahel; et tes fleurs d'orangers ! et tes ombres ! suave les odeurs de tes jardins. [...] Blidah ! Blidah ! fleur du Sahel ! petite rose ! Je t'ai vue tiède et parfumée, pleine de feuilles et de fleurs. La neige de l'hiver avait fui. [...] Luisait mystiquement ta mosquée blanche et la liane ployait sous les fleurs; Un olivier disparaissait sous les guirlandes qu'une glycine lui faisait. L'air suave apportait le parfum qui s'élevait des fleurs d'orangers et même les mandariniers grêles embaumaient. " Maria aimait m'entendre lui rappeler ce passage de "Blidah, petite rose du Sahel” : c'était son plaisir; elle n'en gardait aucune tristesse... mais autre chose peut-être...

En janvier 2003 a été présentée à Aix-en-Provence, une exposition regroupant... Des duos et des couples d'artistes. Dans la notice du catalogue concernant Louis et Maria, j'écrivais : " En 1940, ils se connurent à l'École des beaux-arts d'Alger. Elle était fille d'un militaire en poste qui n'avait jamais bien admis qu'elle fût une fille. Maria porta donc toujours pantalon, mais avec une grâce indéniablement féminine, que les années épargnèrent. Telle nous l'avons connue, à la fois fidèle à la consigne militaire paternelle et heureuse de la transgresser pour son plaisir et le nôtre.

Dans le raccourci que m'imposait le catalogue, je poursuivais sur son parcours pictural : " Maria, avec les gouaches et collages de ses débuts, participa à la non-figuration " dure ", puis, sans se départir du refus de toute narration, elle ne cessa plus d'introduire dans ses compositions exigeantes et pourtant chaleureuses les signes secrets de sa nostalgie d'outre-mer. " Maria a toujours porté en elle la nostalgie de son Algérie natale, mais sans tristesse, je dirais plutôt avec bonheur, tant le souvenir en illuminait, ensoleillait les formes élégamment légères de ses peintures sans récits, mais si prenantes des saveurs et parfums de la réminiscence, ces " ombres du souvenir ". C'est pour cela que ce ne peut pas être triste d'évoquer la tendre nostalgie de Maria dont ses peintures n'ont pas fini de nous inviter à partager la douce amertume.

Au Salon des Réalités nouvelles, dont, depuis 1948, à peine débarqués, mais c'étaient des battants, Louis et Maria furent les animateurs et l'âme, on s'amusait volontiers, pour taquiner l'un ou l'autre, à se différencier en nallardistes et mantoniens, les uns privilégiant le paysagisme matiériste abstrait du colosse débonnairement bougon, les autres la rigueur abstraite gracieusement impressionnante de celle qui était notre sœur d'élection et d'affection. Pour moi, prudemment, chaque fois que j'avais à écrire des notices sur eux deux, je prenais soin d'attribuer à chacun le même nombre de lignes, ne voulant surtout pas peiner l'un ou l'autre. De même aujourd'hui, comme vous leurs amis autour d'eux, je ne peux les séparer. En 1976, dans l'édition d'un dictionnaire qui occupa ma vie depuis 1949, ils figuraient dans le même septième volume, mais en 1999 ils durent acquérir les volumes neuf et dix, I'impératif de la répartition alphabétique les ayant dissociés. Seulement sur le papier : ils savaient que leur bonheur d'être et de peindre, d'être ensemble et de peindre ensemble, faisait le mien. Je ne vois décidément toujours rien de triste en cela.

La notice de l'exposition... Des duos et des couples, je la terminais ainsi : " Dans cette catégorie des couples d'artistes, ils figurent parmi les lauréats du concours de longévité. " Dans le numéro 30 de la revue Les cahiers bleus, de janvier 1984, je retrouve reproduit un dessin au fusain de Louis, c'est un portrait de Maria, daté d'août 1942, donc des BeauxArts d'Alger, pas de signature, mais cette mention de sa main : " Elle et aucune autre ". C'est certainement beaucoup plus beau que triste.

Chez moi, deux peintures d'elle, comme chez tant d'autres, la gardent si présente. Il est tout de même triste de nous retrouver ici aujourd'hui, complices d'une même aventure qui aboutit à notre 58ème salon, pour parler de Maria, et qu'elle ne soit plus avec nous.

Jacques Busse

 
Sophie LASSÈGUE Véronique SABATIERIsabelle PIGEONNIERKaren TREVISANIChristian GASTALDILaurence REBOHCélia MIDDLEMISSErik Adriaan VAN DER GRIJNJuan-Carlos ZEBALLOS-MOSCAIROBruno KEIPMarie BÉRATMarita POEST CLEMENTSonia BURELOlivier GLEYZESezny  PERON