Pierre DESCARGUES

Hommage à Pierre Descargues

1925 - 2012

Comme le signe de la fin d'une époque, l'ami des Réalités Nouvelles Pierre Descargues nous a quitté. Nous l'avions écouté raconter ses souvenirs du salon de 1947 dans un dialogue avec Alin Avila pour les 60 ans du Salon Réalités Nouvelles en 2006, ainsi qu'en 2007. Il est l'auteur de nombreuses études générales – dont "L'Art est Vivant" – et de monographies de Fragonard, Goya, Rembrandt, Van Gogh ou Vermeer, comme de Georges Braque, Pol Bury, Hans Hartung, Robert Jacobsen, Fernand Léger, Pablo Picasso, Louis Nallard, Yves Klein, Niki de Saint Phalle ou Jean Tinguely…

Journaliste, critique d'art, photographe et écrivain, Pierre Descargues a couvert pendant plus d'un demi-siècle l'actualité artistique contemporaine. Il débute sa carrière de journaliste à l'âge de vingt ans au journal "Arts" en 1945. Il travaille ensuite aux "Lettres Françaises", puis dirige les pages culturelles de "La Tribune de Lausanne" où écrivait également sa femme Catherine Valogne. Il collaborait aussi avec différentes revues : "Plaisir de France", "Connaissance des Arts", "La Gazette des Beaux-Arts", "Artension" ou "Area"...  Jusque très récemment, il fut chroniqueur dans la "Nouvelle Revue Française".

A vingt-cinq ans, Pierre Descargues est Président du Salon des Jeunes Peintres, avant de fonder plus tard le Salon de la Jeune Sculpture. Dans le même temps, il dirige la Collection "Artistes de ce temps" publiant notamment des études sur Vieira da Silva et Bernard Buffet en 1949.

Inoubliable homme de radio, sur France Culture de 1972 à 1997, il a présenté les émissions "Les Après-midi de France Culture", "Les Arts et les gens", "La Tasse de thé"… Là, pendant 25 ans, il fut la voix des arts, communiquant ses enthousiasmes et évoquant les tableaux au point de les rendre présents à ses auditeurs.

Alin Avila, aujourd'hui directeur des éditions area, a travaillé à ses côtés pendant près d'une décennie pour l'émission "Les Arts et les gens". Pour les soixante ans du salon, nous lui avions demandé d'interroger Pierre qui avait visité le salon de 1947. Morceaux choisis recueillis lors d'un entretien croisé au Parc Floral, le 10 avril 2006 :

Alin Avila : Pour fêter ce soixantième anniversaire du Salon Réalités Nouvelles, il m'a semblé judicieux de demander à Pierre Descargues, qui n'a pas vu le premier salon mais qui a vu les suivants : alors, c'était comment ?

Pierre Descargues : D'abord, il y avait 400 tableaux, comme ici environ. On était au Palais des Beaux Arts. En 46-47, on sortait de la guerre, on ne connaissait rien… On découvrait quelque chose de bizarre comme Jean Arp, et on était dans un état de joie incroyable. Vous ne vous rendez pas compte, la liberté… Tout d'un coup, quand on l'a, qu'est-ce que ça change ! La vie est complètement transformée. Il n'y avait pas non plus de bouquins. Le seul qui existait – trois volumes, par Bernard Dorival – était formidable, mais il n'y était question ni de Kandinsky, ni de Mondrian, ni de Klee : c'était clandestin, c'était autre chose… On peut dire qu'on découvrait la peinture "pure". Et il y avait aussi des sculpteurs, Giglioli, Robert Jacobsen, François Stahly, Etienne Martin… ils étaient tous là… Tout d'un coup c'était la liberté qui arrivait !

Alin Avila : Qu'apportait alors le Salon Réalités Nouvelles dans ce paysage ?

Pierre Descargues : Le paysage était complètement noir ! Que voyait-on dans les galeries ? On trouvait quelques Vlaminck, des paysages sensibles, c'était vraiment la tristesse profonde ! Il nous restait les cartes postales en noir et blanc qui représentaient des paysages hollandais du XVIe siècle, on n'avait rien d'autre… Tout d'un coup il y a Arp, Herbin, Dewasne, Frédo Sidès – il lit les catalogues des deuxième et quatrième Salon Réalités Nouvelles qu'il a apportés –, Del Marle, Bérard, Gleizes, Gorin, Pevsner… C'est quand même pas mal !

Alin Avila : Ce Frédo Sidès, qui va créer le Salon, on ne le connait pas…

Pierre Descargues : Ce n'était pas un artiste, mais un antiquaire qui se passionnait pour la peinture. En 1949, la galerie Maeght a présenté une exposition consacrée à l'art abstrait. L'exposition a fait scandale. Frédo Sidès s'est élevé contre cette exposition qui prétendait que l'art abstrait descendrait du fauvisme, du futurisme… Mais l'art abstrait n'a pas d'origine ! Il est pur ! Ensuite, il y eut un désordre épouvantable. Jean Arp a démissionné du Salon Réalités Nouvelles. C'était un homme paisible, vous l'avez connu, il ne voulait pas d'histoires et il est reparti dans sa maison à Meudon.

Alin Avila : Félix Del Marle, que vous avez aussi bien connu, était là dès le début : qu'a-t-il apporté ?

Pierre Descargues : Del Marle faisait, je crois, des paysages. Puis, il s'est mis à une peinture pleine d'invention. C'est lui qui était chargé de la sélection des artistes étrangers. Grâce à lui, on a vu arriver les artistes argentins, qu'on n'avait jamais vus. Ils apportaient notamment une nouvelle technique d'encadrement : non plus rectangulaires, ni même ronds, c'étaient des cadres qui se tortillaient, un peu à la mode Louis XV. Il y avait tout d'un coup dans ces cadres dorés, des choses complètement folles. C'était aussi ça l'art abstrait : découvrir tous les jours des choses qu'on ne connaissait pas.
(…)
 
Pierre Descargues : Si quelqu'un dans la salle veut contester tout ce qu'on dit, c'est avec joie… Vous savez, il ne faut pas croire que les critiques et les journalistes sont des gens qui pensent les choses sérieusement ! Ils ont leur propre sensibilité, ils se promènent un peu partout, ils aiment, ils n'aiment pas : c'est comme cela. Il faut toujours douter de ce qu'on aime ou de ce qu'on hait. On est heureux une fois qu'on sait qu'on se trompe sans arrêt. Mais cela n'empêche pas d'aimer.

Alin Avila : Se tromper n'empêche pas d'aimer ?

Pierre Descargues : Ce que vous aimez, c'est une émotion que personne ne peut vous prendre. Vous avez trouvé un tableau formidable : vous repartez avec. Dans la mémoire bien sûr.
(…)

La seule chose qui compte, c'est que quelqu'un se promène dans la rue, voie en vitrine un tableau, et là, ait un choc. C'est tout.
(…)
 
Quand on est devant un tableau, on aime ou on n'aime pas, mais on est libre ! Je disais tout à l'heure qu'après la guerre, après la pression énorme de l'occupation allemande, tout à coup la liberté était là. Et bien que chacun se trouve en état de faire la même chose ! Ah ! Etre tout seul devant un tableau !
(…)
 
Je voudrais encourager les gens à se dire qu'ils ont un espace de solitude à partager avec la peinture. On nous a appris plein de trucs, ce qu'il faut penser de ceci ou de cela… non ! Vous êtes seul, vous ne savez rien. Et c'est merveilleux. C'est comme un amour. Partager ? Non, je ne veux pas partager !

Erik Levesque et Olivier Gaulon,
avec le précieux concours de Berthe Génévrier

Jacques WEYERElisabeth RAPHAËLSusan BURETGrzegorz SZCZERBADaniel TOSTIVINTLaurent BOUTRity JANSEN HEIJTMAJERIsabelle DE GOUYON MATIGNONJun SATOJenny HOLLOCOUAlain GUILLONIvan SIZONENKO DIANE DE CICCOCatherine GAILLARD-REMONTETAndrás JÁSZBERÉNYI