Caroline LEE


Thoughts (Les pensées) - 1972

HOMMAGE À
Caroline LEE
(1932 - 2014)

Très longtemps, Caroline Lee a occupé une position féministe très forte dans un domaine habituellement réservé aux hommes : elle était sculpteur et ses matériaux de prédilection furent l'acier et l'aluminium.
Née à Chicago, elle obtint une bourse Fulbright pour continuer ses études de peintre à Paris. Avant de venir en France, l'artiste avait vu le travail de Rodin à San Francisco qui a eu une influence décisive : « Le jour où j'ai vu les œuvres de Rodin j'ai compris que je deviendrais sculpteur. » A son arrivée à Paris, en 1958, elle a tout naturellement entrepris de visiter toutes les galeries, les musées et les fondations disséminés à travers la ville. Elle s'est très vite rendu compte que Paris était l'endroit idéal pour devenir artiste. « Je ne suis pas retournée à Chicago pendant quatre ans. Je vivais dans un environnement totalement français. » Parmi les jeunes sculpteurs français qui « montaient » à cette époque elle a été particulièrement impressionnée par Germaine Richier et encore plus par César : « nous nous sommes tout de suite entendus », dit-elle et il devint l'un de ses mentors. « J'allais tous les jours à la fonderie Susse avec mon marteau et mes tenailles pour apprendre le plus possible des autres sculpteurs. » Elle a très tôt été attirée par l'acier (« cela vous pousse dans une certaine direction ») comme étant son matériau propre, et elle y est demeurée fidèle, sauf pour une pièce en marbre, La Cavalière, conçue pour un symposium en Yougoslavie (1977).
Après son séjour parisien Caroline Lee retourne à Chicago, sa ville natale. Elle obtint une autre bourse Fulbright, pour la sculpture cette fois-ci, et cela lui donnera l'occasion de retourner à Paris ; elle y a vécu et travaillé jusqu'à sa mort, et elle y était devenue un personnage important et reconnu dans le milieu de la sculpture française et européenne.
Caroline Lee a tout d'abord fait des expériences avec de longues tiges en acier, associées, soudées pour créer un mouvement dynamique. C'est l'époque des oiseaux géants, libres et en plein vol. « J'ai toujours été fascinée par les mouvements pour se libérer de soi-même, le désir d'aller au-delà des confins, des barrières, qu'elles soient mentales ou physiques… » Liberté, ton nom est Caroline Lee ! La liberté est une partie intégrale de son œuvre, de son propre idiome, dans l'abstrait ou le figuratif. On y trouve toujours un mélange de poésie et de soif de vivre qui réfutent l'apparente agressivité inhérente à son choix de matériau. Tandis que sa confiance en son matériau grandissait, il en fut de même pour sa maîtrise des techniques. Le métal devient plus épais, elle se tourne vers des barres et des tubes de plus en plus grands et épais, et finalement elle travaille des plaques entières de métal. Elle mélange le cuivre et l'acier pour obtenir de nouveaux effets de couleur et de matériau. Elle travaille la surface en la martelant ou en « l'embrouillant », comme elle dit dans son jargon.
L'artiste a choisi de travailler surtout en acier inox et en aluminium afin d'en éliminer toutes leurs associations sociales, économiques ou culturelles. Pour obtenir des effets maximum à partir de ces matériaux, et aussi pour en avoir une connaissance vraiment intime au niveau du travail, Caroline Lee a passé plusieurs mois dans une usine à apprendre à manier la machine-outil. Passionnée par son art, sous toutes ses formes, l'artiste a exécuté de nombreuses commandes publiques, la plupart d'entre elles en France et aux Etats Unis, des fontaines, des signaux, des personnages qui s'envolent au-delà du commun des mortels, ainsi que des objets symboliques comme Hommage à la Résistance, à Montreuil (1982). Elle a aussi œuvré dans le théâtre, et pendant de nombreuses années, a collaboré au Théâtre du Soleil, de renommée internationale, pour lequel elle crée des formes étranges et merveilleuses qui sont à la fois des instruments de musique et des éléments du décor.
L'élément le plus reconnaissable de toutes les œuvres de cette artiste est l'envolée vers l'avant, optimiste, survolant la vie quotidienne. Dans les années soixante, Caroline Lee a véritablement trouvé son propre vocabulaire comme le prouvent les nombreuses œuvres en cuivre, laiton, acier et aluminium qu'elle a produites dans un laps de temps impressionnant. 1965 fut une année particulièrement prolifique : la pièce spectaculaire Le Gueulard fut acquise par le Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris : six morceaux de bronze, fondus et assemblés par l'artiste, c'est une créature hybride avec une tête aplatie, un fessier et un estomac impressionnants, le tout juché sur une paire de pattes ambiguës. Caroline Lee a créé plusieurs sculptures monumentales dans le Vaucluse qui dominent le paysage riche et fertile avec leurs formes polissées, et l'impression typique de leur envol. En fait, c'est le titre d'une commande, en hommage à James Joyce, By these nets I shall fly, pour une école dans la Haute Saône, en acier inox et béton, qui domine l'espace avec ses membres qui s'envolent, la tête, les bras et les jambes totalement dissociés d'une manière très non-traditionnelle. « Les tubes coudés et les cônes que j'ai utilisés pour la pièce de Joyce servent à souligner les mouvements du corps humain, et rappellent également l'énergie et la force de l'écrivain lui-même. Je ne crée jamais une forme debout avec des tubes : ils signifient l'énergie intériorisée. »
Parmi les nombreuses commandes de Caroline Lee commanditées par l'Etat français, l'une des plus prestigieuses est l'Hommage à la Résistance, en acier inox et en granit noir, d'une hauteur de 12,5 mètres, installé à un croisement très fréquenté à Montreuil, en banlieue parisienne. Tout l'espace environnant a été dessiné de façon à contenir et exalter cette œuvre, avec une place piétonne, en granit bleu de Bretagne, ainsi que des sièges en béton armé, dans lesquels est installé l'éclairage de ce monument.
Sur la durée, l'œuvre de Caroline Lee est indéfectible et demeure toujours fidèle à son propre style et vocabulaire. Lorsqu'elle a décidé de renoncer à la machine-outil pour se consacrer au « tubes coudés », tordant les tubes à des angles de 90° avec des torches, elle atteint une imagerie plus figurative.
Lorsqu'elle préparait la grande fontaine-bassin, La Mer Fendue (1981) pour le musée de la Marine à Toulon, son atelier avait un plafond plutôt bas, alors elle a fabriqué de nombreuses pièces séparées à la main, les a numérotées afin de les assembler pour la grande sculpture visible aujourd'hui. Elle a comparé cette expérience à de la couture et dit qu'elle avait l'impression d'être une petite main, qui ne doit surtout pas se tromper dans l'ordre de l'assemblage. Le résultat est sans défaut, lisse, impeccable, d'une taille impressionnante, 3m x 4,50 m, et représente les vagues qui s'écartent et retiennent un bateau fragile.
Caroline Lee a travaillé de façon intensément physique, son esprit et son corps étaient totalement engagés afin que le résultat soit crédible et durable. Ses œuvres sont aussi fortement implantées dans notre subconscient qu'elles le sont dans la terre ou les eaux qui les environnent. C'est une artiste qui célébrait la vie, et qui a atteint un contrôle absolu sur tout ce qui inspirait son esprit et ses mains.

Ann Cremin, Lyon, septembre 2014

Jean-Charles MILLEPIEDClaire VALVERDEAlain-Jacques LEVRIER-MUSSATJean-Pierre VIOT CEHELSonia BURELFabrice AINAUTLaurent BOUTSusan BURETDavid APIKRoger BENSASSONBernard BLAISEBernard JEUFROYMichio TAKAHASHIDamien GRANELLE