Carlos CRUZ DIEZ

 



HOMMAGE À
Carlos CRUZ DIEZ
(1923 - 2019)

En avril 2017, Carlos Cruz Diez publiait une lettre ouverte à la jeunesse vénézuélienne intitulée :
En Venezuela hay que inventarlo todo
Au Venezuela, il faut tout inventer
Nous vous en proposons une traduction qui est le plus simple et le plus bel hommage que nous pouvons rendre à cet ami fidèle des Réalités Nouvelles, qui exprime ici le rôle de l’art et son engagement dans la situation de détresse de son pays natal.


Induction Chromatique à Double Fréquence, Série RGB Semana, Martes, 2013
lithographie sur papier, 60 x 60 cm.
Courtesy Galerie Gimpel & Müller © Atelier Cruz Diez

Écrire ce message à tous les Vénézuéliens et, en particulier, aux jeunes qui risquent leurs vies tous les jours dans les rues du Venezuela, est né de la douleur et de l’angoisse devant les événements tragiques qui accablent mon pays. En outre, je tiens à exprimer mon admiration que suscite l’attitude déterminée qui les a amenés à faire face à un régime bâti sur un modèle épuisé et obsolète, déterminé à détruire les valeurs humaines qui sont la seule garantie de construire une société fondée sur la dignité, le progrès et justice sociale. Je tiens également à leur dire qu’ils vivent une occasion unique de changer leur propre destin et celui du pays. Si mes efforts dans la vie pour trouver une place dans le monde de l'art peuvent servir de référence, je vous dis que j'ai réussi à le faire grâce à une liberté totale. La liberté ne peut être atteinte que dans la démocratie. Une liberté sans préjugé ni dogme. Je pense que cette dernière condition est nécessaire pour pouvoir s'attaquer sérieusement à la crise des modèles que nous affrontons au Venezuela aujourd’hui. Pendant le régime de terreur instauré par la dictature militaire de Pérez Jiménez, où je devais vivre et subir, il était connu que les personnes, en particulier les opposants détenus par la Sécurité Nationale, étaient torturées et souvent disparaissaient sans laisser de traces. J'ai quitté le Venezuela parce que c'était une situation humiliante, là il n'y avait pas de place pour la culture ou l'art. L’objectif d’une armée est de détruire ou de démolir l’ennemi.

Au contraire, l'art est généreux, un artiste sert à enrichir l'esprit de ses pairs. L'art dans toutes ses manifestations, la poésie, la littérature, la musique, la danse, le théâtre, la peinture sont autant d'éléments nutritifs pour l'esprit du peuple.

Ce sont les mêmes militaires et la résistance civile organisée qui ont renversé la dictature, installé au Venezuela un conseil de gouvernement qui a permis le retour à la démocratie, aux élections et au pacte Punto Fijo. Ce dernier était un accord unanime des partis politiques pour pouvoir gouverner, bien que certains l'aient utilisé pour se partager les richesses au lieu de les administrer.

Je vous dis également que j'ai assisté à la transformation du concept de "pays" et de "patrie" devenu synonyme d’usufruit et de dépossession au profit de quelques-uns. Toutefois, avec la démocratie et pendant 40 ans, le pays a connu une activité culturelle dynamique sans précédent : les grands musées, les festivals de théâtre et le mouvement musical, entre autres, ont fait l’objet de critiques culturelles à travers le continent.

Seules deux villes majeures de la culture étaient citées : New York et Caracas. Puis vint la "Révolution", qui est un mot archaïque, du 18ème siècle, ce mot est sans signification aujourd'hui, il est sans signifiant. Nous vivons le début d’une nouvelle civilisation, de nouveaux paradigmes et non d’une révolution. La soi-disante "révolution" a mis fin à tout ce qui avait été construit par la démocratie. Je pense que les concepts politiques servent à réguler et à équilibrer le juste développement, l'évolution et le progrès de la société. Parfois, ces concepts prennent une tournure quasi religieuse, se convertissant en doctrines avec leurs inévitables dogmes.

Piloter l'économie d'un peuple en se basant sur un dogme est contradictoire, car un dogme n'est pas nécessairement une vérité et ne correspond pas au comportement de la société. Le dogme est une croyance, une hypothèse qui vise à rendre statiques et immobiles la pensée et le sentiment de l'individu qui eux sont en évolution constante. Au Venezuela, le tragique pour le pays a été que les dépossédés de "compréhension et de raison", comme dit la tonada margariteña*, aient pris le pouvoir, détruisant des institutions démocratiques garantes de la liberté et du progrès humain.


Induction Chromatique à Double Fréquence, Série RGB Semana, Jueves, 2013
lithographie sur papier, 60 x 60 cm.
Courtesy Galerie Gimpel & Müller © Atelier Cruz Diez

À 94 ans, je vous dis sincèrement que vous avez à vivre une période extraordinaire parce que tout est obsolète et que vous devez tout inventer à nouveau.

L’ignorant promeut l'ignorance sans se rendre compte que cela engendre l'isolement et la destruction de son propre pays et qu'à la fin cela mènera inévitablement à sa propre destruction.
Je le dis en tant qu'artiste, car l'art n'a pas d'idéologie. Si l'art était une idéologie imprégnée de fanatisme, il lui faudrait écraser, emprisonner, torturer ou tuer ses ennemis pour se faire comprendre. Aucun artiste n'en tue un autre parce qu'il n'aime pas son discours. Mais nous voyons que ce n'est pas le cas en politique en ces heures sombres que vit le Venezuela.
À cela s’ajoute la difficulté des dirigeants, des guides à trouver le bon chemin, autant que le manque de motivation du citoyen pour le faire lui-même, qui lui permettrait de vaincre et de gommer de son esprit qu’il est plus facile d’être mendiant.

Chacun doit penser à être autonome, et générer de la richesse pour lui-même et pour les autres. J'encourage les jeunes à se fixer ces objectifs. Il y a beaucoup de gens intelligents dans notre pays, pour cela j’ai l’espoir qu'un changement définitif s'annonce. C’est une certitude, de là vient la motivation de partager ces réflexions. Personnellement, je crois à la nécessité d'une éducation qui permette de raisonner, de créer et d'inventer une nouvelle organisation sociale et économique de la société et de se débarrasser des religions politiques obsolètes, contribuer à désacraliser tout ce qui a engendré de fausses croyances et mythes qui nous font tant de mal. Si nous n'envisageons pas de manière urgente un changement de perceptions et de concepts qui nous conduisent à une nouvelle façon de voir le pays, les conséquences seront dramatiques. J'ai vu avec douleur la diaspora de jeunes talents qui ont quitté le pays et les photographies de leurs départs devant mon travail à l'aéroport de Maiquetia. J'espère seulement que ce sera un motif de réunion dans un proche avenir. Les valeurs démocratiques et éthiques des jeunes vénézuéliens d’aujourd’hui contrastent avec celles de ceux qui ont eu le pouvoir au cours des cinquante dernières années et encore plus avec ceux qui ont dirigé le pays au cours des dix-huit dernières années. Sur la base de ces valeurs, je les invite à réfléchir aux nouveaux paradigmes qu’il est nécessaire de créer face au modèle déjà épuisé que vit notre pays bien-aimé et d’éviter ainsi la répétition d’épisodes lamentables à l’avenir.

À 94 ans, je vous dis sincèrement que vous avez à vivre une période extraordinaire parce que tout est obsolète et que vous devez tout inventer à nouveau.

Vous devez inventer un nouveau langage politique qui parle de démocratie, de valeurs éthiques, de liberté, de progrès et de justice sociale. , il faut inventer l’éducation et créer un pays d’entrepreneurs, d’artistes et d’inventeurs, un pays digne et souverain dans le contexte mondial, bref, au Venezuela il faut tout inventer. Quelle merveille !

Carlos Cruz-Diez

* chanson populaire vénézuélienne, ndlr