BRÉCHET Abel

Peinture
Né(e) en :1954
Nationalité :France
21 bis, chemin de la Nallière
44240 La Chapelle-sur-Erdre
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Sillon - 2009 - acrylique sur toile 195x130

Textes pour Jean-Pierre Bréchet, par Pierre Bergounioux, écrivain, lauréat du prix Alain Fournier

Sillons
L’art a conquis, voilà un siècle et demi, son autonomie. Les peintres se sont affranchis de la tutelle du trône et de l’Eglise, des académies, des magnats de la finance, des capitaines d’industrie. Ils ont répudié les motifs que leur imposaient commanditaires et bailleurs de fonds, Te Deum et crucifixions, portraits en pied d’évêques et de conquérants, sujets mythologiques, édifiants, littéraires ou politiques, militaires, ressemblants. Mais cette liberté a une contrepartie. La responsabilité de son art incombe, désormais, au peintre, en totalité. Rien n’est plus expressément désigné à son attention. Nul sujet ne lui est plus prescrit ni seulement suggéré. Le monde entier, la totalité du visible s’ouvre devant lui. Il lui appartient de statuer, de choisir, de figurer comme il l’entend, comme il le sent, telle figure dont ses yeux mais son coeur, aussi, son expérience singulière et l’histoire longue qui la hante, sont seuls juges. C’est pourquoi la maîtrise technique, le sens des proportions et du point de vue, la science des couleurs - le métier- ne suffisent plus. C’est son humanité que le peintre doit engager dans son art. Son rapport au monde, à l’expérience commune décidera, en dernier recours, de la validité de ses actes, de leur sens et de leur portée.
Dans sa préface à divers travaux échelonnés sur trente ans et réunis en volume, le psychanalyste Lacan dit souscrire à la formule célèbre de Buffon : « Le style, c’est l’homme ». Mais assortie, cette formule, d’une clausule qui la retourne complètement : « l’homme à qui l’on s’adresse ». Libéré du diktat des puissants de la terre, rendu au vertige d’une absolue liberté, le peintre est contraint de chercher en lui-même le thème qui nous touchera. Il le trouvera d’autant plus sûrement qu’il porte en lui la « forme entière de l’humaine condition ». Car le meilleur de nous-même, c’est hors de nous qu’il réside. Notre humanité se mesure à notre aptitude à dépouiller notre triste particularité, à agir, à penser, à sentir dans le plan de l’universalité.
J.-P. Bréchet aligne des traits plus ou moins grossiers, approximativement parallèles, avec un soin douloureux, maladroit, et cela nous émeut d’emblée. Il n’a pas lieu de s’en expliquer. Il l’a fait. Et il suffit d’un coup d’œil au spectateur pour être certain que ces toiles au motif élémentaire, répétitif, passablement laborieux, expriment avec justesse, avec force, le geste humain par excellence, qui est de distinguer.
Il traverse notre identité même. Ce qu’on perçoit comme tel, qu’on tient pour soi, qui dit « je », se constitue sur la frontière d’un dehors alternativement hostile ou désirable, invasif ou attirant, toujours immense et débordant, sans commune mesure avec la frémissante conscience qui l’envisage. On passe sa vie à contrôler, déplacer, rectifier le trait mince qui établit notre existence, assure notre intégrité, notre survie. Tout homme s’applique à circonscrire un intérieur, à tenir en respect, de l’autre côté, ce qu’il regarde comme étranger, impur, obscur, haïssable, mortel.
La ligne horizontale est celle des origines et des fondations. C’est le sillon tracé par Romulus et dont Remus paie de sa vie la transgression. C’est le vivant tableau que les haruspices, de leur bâton, découpent dans le ciel et que les oiseaux couvrent de signes ou encore le filet d’eau qui sépare la Gaule Cisalpine de Rome. César, lorsqu’il atteint sa rive, hésite et songe un long moment, puis le franchit, dit Plutarque, « dans une sorte d’emportement ». « Que le sort en soit jeté ». Verticaux, ce sont les pieux du limes, dressés face au palis naturel, impénétrable de la forêt horrible où périront les légions de Varus avant que n’en jaillissent les hordes germaniques qui détruiront l’Empire.
C’est le tracé invisible, mouvant, qui crée arbitrairement deux pays, deux destins, au mépris des antiques parentés, des langues, des vieilles solidarités, des inexpiables inimitiés, aussi. Des nations furent puis périrent puis revécurent par l’effet d’un trait de plume sur un parchemin. Ainsi croula l’Empire carolingien, ainsi naquirent, au IXe siècle, la France, l’Allemagne et l’Italie. Ainsi vit-on le Royaume capétien puis la République une et indivisible s’accroître de la Flandre, des deux Savoie, de Nice, de la rive gauche du Rhin, perdre l’Alsace et la Lorraine, plus tard les reprendre. Pascal a noté, dans son style fulgurant, la conséquence de pareils partages : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ».
Non moins essentiels à notre conservation, et perceptibles, tangibles, le sillon, la terre assujettie à la règle de fer du soc, peignée, parée en vue des grandes fêtes de la fertilité. Le philosophe écossais David Hume dit quelque part que la joie que nous avons à marcher dans la campagne pomponnée de vergers, chargée de moissons, tient à ce que cette abondance apaise l’inquiétude chronique, sourde, où nous tient notre condition même, cette « union monstrueuse de la faiblesse et du besoin ».
Notre dualité, l’hétéroclite assortiment d’un corps et d’une âme, d’une chose étendue et d’une autre qui pense, n’a pas échappé aux Grecs. Ils ont reconnu le mouvement de l’araire dans la course de la plume lorsque celle-ci repart en sens inverse au lieu de reprendre au commencement de la ligne suivante – c’est le boustrophedon. Les deux versants de notre activité, à quoi nous réduit notre nature double, confluent dans une unité profonde. Qu’il dispute à la terre lourde, rétive, sa subsistance ou qu’il arrache à la confusion, au « sombre de la pensée », des idées claires et distinctes, l’homme y parvient en dessinant des raies droites, parallèles, à la pointe du soc ou du stylet.
Les évidences majeures, les grandes permanences, l’identité singulière et collective, l’abondance, la pensée rigoureuse, scripturaire, naissent d’un trait, idéal ou palpable. De l’autre côté, le chaos, la famine, la folie.
J.-P. Bréchet est homme et peintre. Livré ou rendu à l’indétermination de l’inspiration contemporaine, le peintre a demandé son thème à l’homme, lequel, consultant sa propre humanité, y a décelé une figure directrice : le trait.
Ce n’est pas tout à fait tout. La division, la séparation qui est notre lot, ne va pas, on l’a dit, sans douleur ni peine. Pour être âme et corps, individu dans une communauté, membre d’une classe sociale, d’un Etat-nation affrontés à d’autres Etats-nations, à d’autres classes, nous sommes, que nous le voulions ou pas, le sachions ou non, des êtres conflictuels, chacun aux prises avec lui-même et le monde entier. Nous sommes voués au travail. Toujours, il faut arracher de vive lutte ses fruits à la terre marâtre, récrire, chaque année, à sa rude surface, le texte des labours, la promesse des récoltes. Et pour être immatériel, le labeur de la pensée n’en est pas moins très éprouvant et réel. Qui s’essaie à y voir un peu mieux dans la confusion intérieure, à démêler ses idées, s’avise que leur résistance n’est pas moindre à l’avancée de la plume que celle de la glèbe lourde, infestée de cailloux, de racines, à la marche de la charrue.
L’empâtement, le contour imprécis, les aspérités, le tremblé des lignes que trace J.-P. Bréchet, sur la toile, accusent l’adversité opiniâtre, tant physique que mentale, contre laquelle nous nous construisons, sommes. Nous l’éprouvons sans interruption ni cesse dans toutes nos entreprises, dans notre profondeur intime comme dans les prétentions que nous élevons sur le monde extérieur.
Les tableaux de J.-P. Bréchet, s’ils nous touchent et nous exaltent, c’est pour porter, hors de nous, dans le repos de la contemplation esthétique, notre acte fondateur, le trait décisif, et difficile, de toute humanité.

Pierre Bergounioux, janvier 2007, texte écrit pour l’exposition de Brouage (17), février/avril 2007


Ecritures

« L’art est une pratique pure, sans théorie », notait, en passant, le sévère Emile Durkheim, au début du siècle dernier. Or, une chose diffère d’elle-même selon qu’elle est ou non dite, qu’on en a conscience ou pas. L’invention plastique contemporaine se sait, à tout le moins, hantée d’une intention qu’il n’est pas en son pouvoir ni dans sa nature d’expliciter. Elle est grosse d’un sens qu’il appartient à des spécialistes, historiens de l’art, théoriciens, commentateurs inspirés, de fixer. Mais elle seule est capable de le pressentir.
Jean-Pierre Bréchet enseigne les lois de l’utilité, la « science triste », comme disait Carlyle, déjà, l’économie. Lorsqu’il a fait droit, un jour, à ce qui excède, en lui, la stricte considération, du réel, du rationnel dont la science économique est devenue l’expression majeure, il a retrouvé le geste élémentaire, qui est la ligne, l’acte mental et matériel par excellence de la division. Comprendre, discerner, c’est voir deux choses où il n’y en avait qu’une. Ou encore effectuer, par la seule vertu de l’esprit, une opération essentiellement contradictoire puisqu’elle consiste à saisir, du même mouvement, une similitude et une différence. Les premiers à s’être avancés, les yeux ouverts, dans l’univers second, obscur, vertigineux de la pensée ont eu l’intuition de cela. Héraclite, dans le langage sensible, encore, de la philosophie naissante, constate que c’est la maladie qui fait la santé, la fatigue le repos et qu’à cette liaison, cette tension, sont assujetties toutes choses.
Lorsqu’il quitte la chaire, le calcul des coûts et des profits, le présent, le réel - ou ce qui passe pour tel - et gagne l’atelier, Jean-Pierre Bréchet trace des traits, comme les petits enfants, les primitifs, les pionniers de la civilisation agropastorale, dans les vallées fluviales de la Mésopotamie, à cinq ou six millénaires d’ici. Ce geste, du même coup, introduit des distinctions, donc un ordre, dans la confusion première et procure à l’esprit, qui est immatériel et doute de lui-même, un gage tangible de sa propre existence, de son efficience.
Des années durant, avec une obstination paysanne, Jean-Pierre Bréchet a peint des lignes parallèles, des sillons. Tout ce temps sur un thème aussi mince ? Oui, parce que le monde intérieur n’est pas moins riche, profus, inépuisable que celui du dehors. Le même Ephésien qui a décelé la contrariété au cœur du monde et tenait la guerre pour la mère de toutes choses, dit encore que »nul n’explorera jamais en totalité le pays de son âme ». Il s’étend à l’infini. Il diffère toutefois de l’espace matériel. Celui-ci est entièrement constitué lorsque nous arrivons tandis que le nôtre est enseveli dans la grande nuit impénétrée dont il nous appartient d’éventuellement le tirer. C’est à le porter dans le registre visible, palpable que travaillent les artistes et la besogne n’est pas moindre que celles qui disputent les moissons, les vignes et les vergers aux friches, à la forêt ou qui extraient le minerai des entrailles de la terre pour le convertir en métal brillant, poli, précieux, utile. Le travail productif et l’art mettent en œuvre des grandeurs effrayantes, immenses superficies agricoles, montagnes de matériaux, énormes accumulations de marchandises et de capitaux, d’un côté, de l’autre, vastes visions, intuitions abyssales, prémonitions enivrantes, accablantes. C’est pourquoi, dans les deux cas, les cycles couvrent des années. La périodicité régulière de l’économie a été reconnue depuis longtemps. A la phase d’investissement succède celle, d’équilibre, qui voit l’offre s’ajuster à la demande. Puis la pression concurrentielle engendre une surproduction qui écrête les profits, déprécie le capital, avec le gonflement des stocks, l’arrêt des machines, la mise au chômage des hommes. De même l’artiste doit-il consacrer de longues années à relever les contours, à démêler la teneur de son œuvre avant d’atteindre le degré d’achèvement, la perfection suggestive qui sont, dans l’ordre plastique, l’équivalent du produit fini, le manteau de fourrure, l’ordinateur dernier cri ou, simplement, les fruits de saison, sur la table.
Ici, toutefois, s’interrompt le parallèle. Depuis deux siècles, au moins, la conquête de la nature est guidée par les lois de la science moderne et la recherche des chances de gain pécuniaire. A peine une technique est-elle adoptée, la fabrication en série lancée que, dans les laboratoires et les bureaux d’études, on prépare l’étape ultérieure, on programme le modèle suivant. Rien de tel, en art. C’est pourquoi il demeure le dernier bois sacré dans l’universel désenchantement où nous sommes entrés.
Quand et comment l’opiniâtre labeur de Jean-Pierre Bréchet a-t-il insensiblement changé de forme, ses sillons de sens ? Il n’a pas besoin de le savoir. Il lui a suffi de deviner qu’autre chose affleurait sous les mêmes parallèles dont il couvrait ses toiles, dans une irrégularité de l’emprise, des ruptures insolites. Ce n’est jamais une sensibilité vierge que rencontrent les produits de l’activité économique ou artistique mais une perception située et datée, cultivée, historique. Le trait constant, égal du début, les valeurs laborieuses, rurales, muettes qu’il véhiculait ont migré, par l’effet des discontinuités, dans un autre plan de signification, celui de la parole rendue visible, de la pensée objectivée, de l’écriture.
La lettre, on le sait, est contemporaine du travail forcé. Elle a servi d’abord à consigner les entrées et sorties de biens et de personnes dans le temple et le palais des cités esclavagistes de Sumer et d’Akkad. Les Grecs, qui ont inventé l’alphabet rationnel, appelaient boustrophedon l’avancée alternée du texte, de gauche à droite puis de droite à gauche, comme un bœuf, avant que la main ne se lève, un jour, pour reprendre au commencement de la ligne. Il existe un lien historique entre l’agriculture et l’écriture, le travail de la terre et celui de l’esprit appuyé sur l’écrit. Il se peut que Jean-Pierre Bréchet récapitule, à l’échelle de sa courte saison, les lents éveils de la civilisation. Il est plus vraisemblable qu’il enregistre la vie sourde de formes qui excèdent la conscience et le vouloir et ne sont, pourtant, que de nous. Ses récents travaux sont comme autant d’arrachures à la ténèbre dont elles s’enveloppent, de percées vers les profondeurs étagées du grand mystère auquel, du simple fait de naître, d’être, nous nous trouvons mêlés. C’est leur écho énigmatique qu’on surprend, des lueurs échappées qu’on recueille, à défaut, effarés, chétifs que nous sommes, de savoir vraiment, d’être fixés jamais.

Pierre Bergounioux, octobre 2007, texte écrit pour l’exposition de Mutavie, Niort (79), hiver 2009/2010
Né en 1954
Vit et travaille à Nantes, France


21 bis Chemin de la Nallière
44240 La Chapelle-Sur-Erdre
02 40 72 87 94
jean-pierre.brechet@wanadoo.fr

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Travail figuratif de 1975 à 1985
1978 : Exposition personnelle, l’Imagerie, Niort
1979 : Salon International de la Ville de Nantes
1980 : Salon d’Automne, Palais des Papes, Avignon
1981 : Salon des Artistes Français, Grand Palais, Paris
1982 : Salon des Artistes Français, Grand Palais, Paris
1982 : Exposition permanente, Galerie Charles VII
Poitiers, de 1982 à 1987
1983 : Salon des Amis des Arts
Niort, de 1983 à 1985
Travail de recherche, engagement dans
l’abstraction, expositions collectives
diverses de 1985 à 1995
1996 : Exposition collective, Le Carré Davidson, Tours
1997 : Exposition personnelle, Galerie Antireflets, Nantes
1998 : Exposition collective, Le Carré Davidson, Tours
1999 : Exposition collective, Galerie du n°9, Niort
2000 : Exposition collective, Galerie du Crédit Agricole, Niort
2000 : Exposition collective, Courants d’Arts Universitaires, Nantes
2000 : Exposition personnelle, été, Château du Pin, Champtocé (49)
2000 : Exposition collective, Galerie Le Rayon Vert, Nantes
2001 : Exposition collective, IUFM, Niort
2001 : Exposition personnelle, Ateliers et Chantiers de Nantes
2001 : Exposition personnelle, Maison des Ruralies, Niort
2001 : Exposition collective, Galerie Le Rayon Vert, Nantes
2002 : Exposition personnelle, Ateliers et Chantiers de Nantes
2002 : Exposition personnelle, Novembre Contemporain, Château de la Gobinière, Espace Culturel de la métropole nantaise, Orvault(44)
2002 : Exposition collective, Galerie Le Rayon Vert, Nantes
2003 : Exposition personnelle, Nantes, Le Pallet (44) (lieu dit la Sanguèze, Grand Nantes)
2004 : Exposition personnelle, Espace Saint-Antoine, Clisson (44)
2004 : Exposition personnelle, Ateliers et Chantiers de Nantes
2004 : Exposition personnelle, Novembre Contemporain, Château de la Gobinière, Espace Culturel de la métropole Nantaise, Orvault(44)
2005 : Exposition personnelle, Nantes, Le Pallet (44)
2005 : Exposition personnelle, Marennes (17)
2006 : Exposition personnelle, Maison de l’Outremer, Nantes
2006 : Exposition personnelle, Marennes (17)
2006 : Exposition / Manifeste pour un autre avenir, Galerie l’Art et la Paix, Saint-Ouen (93)
2007 : Exposition personnelle, Brouage (17), La Tonnellerie
2007 : Exposition personnelle, Nantes, Le Pallet (44)
2008 : Exposition personnelle, Ateliers et Chantiers de Nantes
2008 : Exposition personnelle, Marennes (17)
2009 : Exposition collective, Villevêque, Angers (49)
2009 : Exposition Le Clou 7, L’Atelier, Nantes, organisée par La Société des amis du Musée des Beaux Arts de Nantes
2009 : Exposition collective, Les Arts Papiers, Nantes
2010 : Exposition personnelle, Espace Mutavie, Niort.
2010: Exposition Grand Format, 5 artistes, Nantes, organisée par les Amis du Musée des Beaux-Arts de Nantes.