Arts et sciences

Jean-Marc Chomaz
Directeur de recherche au CNRS
et professeur à l'Ecole Polytechnique

avec Labofactory

 

Depuis 1992, je me suis investi comme chercheur artiste dans des projets "Arts et Sciences". Mon travail artistique tente de donner directement accès à un imaginaire construit à la fois sur ma pratique scientifique et artistique, utilisant le langage et les concepts scientifiques non pour faire preuve mais pour faire sens. Ces poèmes n'utilisent pas de démarche déductive ou démonstrative mais présentent une dimension humaine et sensible de la Physique qui autorise transgressions, métaphores, contresens, clins d'œil, etc. pour construire un univers où le spectateur pourra recréer son propre chemin.
Ma motivation pour m'engager dans cette démarche artistique est de changer la parole et la posture de l'expert en ouvrant d'autre voies non limitées à la preuve mais qui laissent place à l'intime conviction, à l'intuition, interrogent les mythes et les croyances scientifiques. Cela est particulièrement important pour les grands enjeux comme celui du climat et de l'anthropocène, où le basculement est trop rapide et le système trop complexe pour que la science puisse répondre avant qu'il ne soit trop tard à la question brulante de la société. L'art est alors une façon de réinterroger et reconstruire ces questions, de décaler le regard sans confusion avec la preuve, sans prescription tout en interrogeant l'intuition et l'intime scientifique.
En 2005, Laurent Karst (architecte), François-Eudes Chanfrault (compositeur) et moi avons fondé le groupe Labofactory. Labofactory est un groupe artistique expérimental qui développe des projets artistiques et des installations, avec une approche multimédia. Sa production intègre des recherches scientifiques en mécanique des fluides, des problématiques spatiales et sonores. Labofactory a notamment présenté depuis 2005 sept installations exposées à la Nuit Blanche Paris 2005, 2010, 2013, Cutlog 2012, ArtRock 2006, Syracuse festival 2006, ArtSciencefactory Days 2012, 2013, La Science de l'Art 2013.

 

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Photographies de la série "Time Traces"

Les appareils photo de l'espace-temps existent depuis le début du XXe siècle et consistent à mettre une fente devant la pellicule argentique et, en laissant l'objectif ouvert, soit de déplacer la fente comme pour la célèbre image de Jacques-Henri Lartigue – Course de voitures, Papa à 80 km/h (1913) –, soit de déplacer la pellicule comme pour les "photos finish" qui départagent les vainqueurs d'une course en figeant la suite des instants le long de la ligne d'arrivée. J'applique cette technique pour produire des coupes spatio-temporelles de film afin d'aller à la rencontre de la construction consciente ou inconsciente du metteur en scène qui a conçu son œuvre comme un voyage dans l'espace-temps organisé en montage de plans séquences de tonalité et dynamisme différents, chaque plan séquence étant défini par un mouvement de caméra et le déplacement des acteurs et accessoires. Ces "time traces" traduisent en une seule image de 200 000 pixels de long tout un film, tirée en 50 cm de haut la photo ferait alors 80 mètres de long. En explorant plusieurs plans de coupe, j'extrais de plus petites images. La photo intitulée La dame en noir a été extraite de la coupe spatio-temporelle du film A bout de souffle de Jean-Luc Godard. Un seul plan séquence a été sélectionné. Toujours ces images nous surprennent par leur dynamisme, une direction étant le temps, et par leur faculté de nous emmener dans l'imaginaire secret du metteur en scène.

Jean-Marc Chomaz, La Femme en noir, Time trace obtenu par une coupe spatio-temporelle du film A bout de souffle de Jean-Luc Godard – 2012

 

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Fluxus, installation multimédia
et interactive du groupe Labofactory


Laurent Karst, François-Eudes Chanfrault et Jean-Marc Chomaz, avec Gaétan Lerisson

Les métamachines Fluxus sont constituées d'un bassin de 3 mètres de long par 10 cm de large rempli de 27 cm d'eau. Lorsqu'elle est frappée, la surface de l'eau, tendue par la gravité, oscille. Comme la corde d'une guitare ou la peau d'un tambour, cette oscillation va correspondre à un ensemble de notes chacune associée à un nombre entier de vagues dans le bassin.
Les métamachines Fluxus sont utilisées dans la composition artistique comme des tambours mous silencieux sonnant sur les fréquences 1.71Hz et 1.31Hz. Ces fréquences représentent des infrasons inaudibles à l'homme mais visibles par le mouvement des vagues. Un générateur de vapeur froide attaché à chaque batteur génère en permanence une mince couche de brume et de la buée sur les vitres. Cette brume permet une inversion de la matérialité de la vague. Cet effet est renforcé par l'éclairage de deux bandes de leds diffusée par la couche de brume. Cette lumière s'échappe aussi par les deux ménisques que forme la nappe d'eau au contact des bords du bassin, créant l'illusion que la surface d'eau est tendue entre deux lignes de lumière. Lorsque les vagues se brisent ou déferlent, l'interface entre l'air et l'eau devient lumineuse, donnant à ces mouvements une étrange plasticité.
Les métamachines Fluxus étant des tambours, la proposition artistique est de les utiliser comme des instruments de musique et de créer une composition musicale où ces instruments jouent leur note infrason. La musique électronique qui joue avec les métamachines a été composée sur la partition des tambours mous. Parfois le son se fait grondement de la terre, crescendo, roulement ou reflux.
L'ensemble crée un paysage sonore à la fois audible et visuel, familier et étrange, où la gravité semble inversée, l'air étant lourd de nuée et de lumière, la surface de l'eau prenant un aspect métallique tendu entre deux lignes de lumière et s'éclairant lorsque les vagues trop fortes déferlent ou s'affrontent en produisant des figures éphémères et chimériques toujours renouvelées car non linéaires et chaotiques.


Jean-Marc Chomaz

Labofactory, Fluxus, métamachine exposée à la Nuit Blanche Paris, Ménagerie de verre, 2013

 

Delphine EPRON Barbara GAILECristian BREAZUChristine BOIRYCaroline CASSELRoss GASHFrancesc BORDASStephane DESELLETetsuo HARADAChristian MARTINACHEBente POLANOSylvie MARYPascal  BRUNNathalie CULOT